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Maxime Duranté
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Je suis d'accord avec ce message2 Je ne suis pas d'accord avec ce message0 | Le 09/02/2017 à 17:36:29
Préambule : Je tiens à préciser qu’il ne faut pas voir dans cet article une critique de certaines méthodes d’écriture axées « jets successifs » : les auteurs couchant rapidement leurs idées au brouillon et effectuant plusieurs passes, pour dégrossir le texte et le raffiner au fur et à mesure, mettent un temps équivalent – voire supérieur – à ceux qui, comme moi, préfèrent progresser avec lenteur et minutie. Je vais cependant devoir chiffrer quelques exemples ; partons donc du principe que les quantités de mots sont considérées « finies », c’est-à-dire que ces mots ne requerront plus de retouches intensives. Toutes les remarques à propos de la « vitesse d’écriture » se rapportent ainsi, prioritairement, au temps investi pour arriver à un texte « publiable ».

Le NaNoWriMo, ou National Novel Writing Month (« mois national d’écriture romanesque ») prend de plus en plus d’ampleur au fil des ans, à tel point qu’il a traversé les océans et qu’on devrait plutôt l’appeler WoNoWriMo (pour world, mondial) – mais bon, j’imagine que ça sonnerait moins bien. Pour ceux qui ignoreraient de quoi il s’agit, l’évènement se présente comme une invitation à se mettre derrière le clavier et à écrire avec régularité sur un mois : en s’inscrivant sur le site du NaNoWriMo (souvent abrégé « nano »), on nous donne toute une batterie d’outils qui nous permettent, quand on est un peu dilettante sur les bords, de mesurer sa productivité le temps du challenge. L’idée est rigolote et ma foi sympathique dans la théorie, puisqu’elle propose aux écrivaillons de se retrouver dans une ambiance de franche camaraderie et, disons-le sans détour, de partager sa souffrance avec un autrui réceptif.

Le terme « théorie » a dû vous surprendre. C’est vrai, quoi ! Comment un concept pareil pourrait faire du mal à qui que ce soit ? Il ne s’agit que de se réunir un mois dans l’année pour se motiver à écrire avec constance et avancer sur nos projets respectifs… pas de quoi fouetter un chat !

Sauf que.

À mesure que les rééditions du NaNoWriMo s’empilent, je vois un nombre croissant d’apprentis écrivains – des jeunes, principalement – qui se mettent en tête de… d’entamer et terminer leur roman pendant le mois du nano. Bien sûr, ces personnes n’arrivent pas devant leur page Word sans avoir la moindre idée de ce qu’elles vont écrire au premier jour de l’évènement, ils ont bien bûché leur scénario et ont pour la plupart un plan détaillé et formalisé pour leur servir de guide, mais il n’empêche : toute la rédaction pure, toute la chair destinée à la lecture proprement dite sera ajoutée sur une période de trente jours en moyenne. Pour un roman à 60 000 mots, on s’astreindrait donc à 2 000 par jour, mais, et c’est très important, tous les jours. « Stephen King ne s’en émouvrait pas », me répondrez-vous ! Certes, cette tendance s’inscrit dans la stratégie prônée par une pléiade d’auteurs anglo-saxons : « publish or perish » (« publiez ou périssez »), soit « si vous ne publiez pas, vous ne vivrez jamais de votre écriture ». Difficile d’argumenter là-dessus : si vous ne publiez rien, on ne vous remarquera jamais. À problème simple, réponse intuitive : écrire à une cadence frénétique, débiter du texte sans s’arrêter afin de pouvoir enfin « lancer la machine », commencer la carrière d’écrivain.

Tactique gagnante ? Pour être tout à fait honnête avec vous, plusieurs raisons m’amènent à penser que c’est se tirer une balle dans le pied.

1/ La plus évidente : la qualité d’écriture

L’éléphant dans le couloir, c’est évidemment la sempiternelle question du « est-il possible d’écrire vite et bien » ; plutôt que de vous balancer une thèse péremptoire, je vais parler de ce que je connais : le sport.

Quand on veut bosser avec des poids, on a le choix entre soulever lourd mais avec peu de répétitions et l’inverse ; le premier choix développe la force, le second l’endurance. Pour schématiser, si vous voulez être en mesure de solliciter votre muscle pour accomplir un effort faible mais de longue durée, vous allez descendre en charge pour travailler sur votre résistance et votre souffle, alors que vous vous porterez plutôt vers des exercices explosifs, qui vous sèchent en quinze minutes, si c’est un effort extraordinaire mais court que vous souhaitez réaliser – je qualifierai ce dernier de « prouesse » pour la suite.

Si ces deux façons d’orienter son entraînement ont du sens pour un athlète, il en va autrement pour un auteur : tout le monde s’en contrefiche que vous soyez capable d’écrire pendant trente minutes, ou une heure, ou même cinq heures d’affilée ; votre endurance ne vous est d’aucune utilité si vous n’êtes pas mesuré à l’aune du volume textuel que vous sortez ; il ne se déroule aucune compétition « d’écriture de fond » pour laquelle le profil du marathonien aurait un quelconque avantage. Ce que le lecteur peut – éventuellement – apprécier qui ne découle pas de l’histoire elle-même, c’est le bon mot, la belle phrase, le rythme savamment étudié. Pas le fait que vous ayez publié cinq tomes dans l’année.

Il y en aura pour rétorquer « oui, mais avec moi, ça glisse tout seul », et, passée l’étape d’incompréhension durant laquelle on se demande si l’auteur ne serait pas possédé par quelque esprit malin s’il n’a même pas besoin de réfléchir pour écrire, arrive la problématique liée à la notion du plaisir procuré par l’acte d’écrire. C’est indéniable, une catégorie d’écrivains pratique « l’écriture sans douleur », c’est-à-dire qu’ils racontent « comme ça vient », sans s’arrêter particulièrement sur tel ou tel aspect technique de l’écriture, sans passer des heures à rechercher le mot ad hoc qui leur échapperait sur le moment, etc. Pour eux, 2 000 mots, ce ne serait vraiment pas un problème s’ils pouvaient se dégager une, deux ou trois heures dans leur emploi du temps. L’autre catégorie, les laborieux dont je fais partie, aura le réflexe de se récrier et d’arguer « non, personne ne peut faire 2 000 mots corrects en une journée ! » parce qu’elle est déjà en galère au bout de 500, mais je crois que la vérité se trouve au-delà d’un jugement objectif qui départagerait le bon du médiocre.

Une autrice absolument géniale qui a déjà terminé dix bouquins pourra produire 2 000 mots de bonne facture tous les jours de sa vie, j’en suis persuadé. Or, la question n’est pas tant de savoir s’ils sont « satisfaisants », mais s’ils sont « représentatifs de ce que cette autrice peut faire de mieux ». En poursuivant la comparaison sportive, on s’aperçoit en effet qu’il est impossible de progresser si on ne se met pas un minimum « dans le rouge », qu’on ne pousse pas son corps dans ses derniers retranchements pour le forcer à s’améliorer : le dépassement qui amène cette évolution, c’est la recherche du « toujours mieux », de la prouesse en tant que telle. Donc, ma foi, on douille. Parce qu’il n’y a pas trente-six façons de découvrir ses richesses inexploitées.

C’est là que survient le grand clivage : certaines personnes ne voudront jamais douiller et c’est leur droit, car l’écriture sera toujours un plaisir et un divertissement pour elles avant toute autre chose. Je ne vais pas vous réchauffer le discours que j’ai eu sur ce schisme entre Carriéristes et Muses ; il me paraît cependant crucial de dire que, si votre objectif réel est de vendre et de vous faire connaître, comme la stratégie de la production frénétique le laisse suggérer, alors vous vous intéressez davantage au résultat de l’écriture qu’au plaisir que vous tirez de l’acte d’écrire ; vous vous intéressez à ce qui restera après votre séance de travail, au texte. Il est donc beaucoup plus avisé de vous investir dans celui-ci, et de lui insuffler de ce que vous faites de mieux, que de vous contenter du service minimum en espérant vaguement que ça suffise. Même le meilleur des nageurs, pour qui le bassin est une seconde maison, se mettra en souffrance le temps du 50 mètres sprint s’il veut réellement décrocher le titre. La morale : gardez l’écriture détente pour vous, et l’écriture effort pour la publication ! C’est là que tout se joue. Oui, j’ai écrit cet article en l’équivalent d’une journée, et il dépasse allègrement les 2 000 mots, mais ma carrière d’écrivain n’en dépend pas ;)

Un autre phénomène, plus insidieux peut-être, érode la qualité d’écriture : la taille du lexique manipulable en simultané. Parce que ça ne serait pas assez catastrophique de poser que personne ne peut connaître l’intégralité du vocabulaire contenu dans la langue française, non ; il faut encore rajouter à cela que personne n’est en mesure d’avoir l’intégralité de son propre vocabulaire en tête en tout temps. Et ce n’est pas tout ! Plus vous utilisez un mot, une tournure ou une expression, plus, par un procédé cognitif particulièrement traître, ce mot, cette tournure ou cette expression vont vous venir souvent à l’esprit… jusqu’à devenir tic d’écriture. Favoriser les sessions de gratte compactées sur une durée très courte, c’est favoriser l’apparition de ces tics, ne serait-ce que pour atteindre le nombre de mots qu’on s’était fixé. Vous écrivez alors comme un impatient construirait son palais : en préférant des matières communes et trouvables sur place aux marbreries et pierres précieuses qu’il faudrait importer. Vous rognez sur ce que votre œuvre aurait pu être si vous vous étiez donné les moyens de vos ambitions. Ce refus de se confronter au mur, à la phrase qui coince et aux aléas de notre artisanat engendre son lot de répétitions, de motifs éculés, de lieux communs fatigués d’être remâchés.

Là encore, on pourrait être tenté de me répondre « mais moi, j’écris comme ça, ce sont mes mots à moi » – je déconne pas, les écrivains ont cette propension usante à tout ramener à eux. Outre le fait que les mots n’appartiennent à personne en particulier, l’écrivain qui s’oppose au renouvellement parce que « c’est son style », c’est un peu l’artiste qui décrète arbitrairement ne plus vouloir peindre qu’en magenta parce que c’est la seule couleur qu’il maîtrise : ça ne le définit ni comme un fauviste, ni comme un cubiste, ni comme un réaliste ; ça le définit comme un type infoutu de peindre avec autre chose que du magenta. Et si le style était vraiment une bête histoire de mots fétiches, vous verriez les romanciers célèbres publier des conférences intitulées « La liste des 600 mots avec lesquels écrire tous vos romans ». En bref : ventilez-vous, donnez-vous l’occasion de brasser des milliers de mots et de tournures, afin de toujours sélectionner ce qui conviendra au plus près à votre dessein.

Je choisirai toujours 100 mots qui démontrent ce que j’ai de plus fin et de plus personnel plutôt que 1 000 passables, car ce sont ces 100 mots qui sont représentatifs de « ma voix » d’auteur telle qu’elle est aujourd’hui. Or, et les chanteurs le savent bien : à trop solliciter sa voix, on finit par la casser.

2/ L’illusion du « je vais retravailler après »

Les gens qui me soumettent leurs nanos me le disent avant même que je puisse émettre la moindre remarque : « oui, je sais, c’est pas terrible, mais je vais le reprendre en profondeur ». Ils me le disent et… leurs nanos pourrissent dans un dossier jusqu’à ce que le disque dur lâche, parce qu’aucun travail de retouche et de refonte ne pourra changer la nature du texte et le mettre au niveau d’un « vrai » roman. Qu’est-ce que j’entends par « nature » ? Oh-ho, c’est reparti pour une comparaison avec un autre art…

En peinture, il existe une pratique appelée « speed painting » (littéralement « peinture de vitesse »), consistant à essayer de traiter un sujet dans le temps le plus court possible, au moyen de diverses techniques pour suggérer du détail, mais, surtout, d’un sacrifice assez clair de la qualité du rendu au profit de la rapidité d’exécution – ce sont, au passage, des performances étonnantes à regarder ; vous en trouverez des tas sur YouTube. Je ne répèterai pas ce que j’ai dit concernant les épreuves « d’écriture de fond » car je ne pense pas que se filmer en train d’écrire puisse passionner les foules : mon propos est ailleurs. Lorsqu’un illustrateur achève un speed painting, il le décrit comme tel : une œuvre qu’il faut apprécier en gardant dans un coin de cerveau que son aspect est à mettre en relation avec son temps de réalisation. Mieux encore : on peut se douter qu’il n’oubliera jamais de le mentionner, parce que la différence de qualité entre cette œuvre et celles sur lesquelles il a été plus « soigneux » dans sa galerie s’avère flagrante, et que son speed painting est, somme toute, à comparer avec… d’autres speed paintings !

La situation est analogue avec les nanos : aussi sûrement qu’aucun artiste ne « reprendra » son speed painting pour s’évertuer à le faire concourir avec de « vraies » illustrations, aucun écrivain ne peut reprendre un texte rédigé en toute hâte pour le hisser au niveau d’un « vrai » roman sans le réécrire de A à Z. Tous les coups de pinceau du speed paint ont été posés sur un bruit de sablier qui se vide ; toutes les phrases du nano également. Je martèle un tantinet et j’en suis conscient, mais il faut abandonner une bonne fois pour toutes ce fantasme du « je vais raffiner mon nano pour que ça devienne un vrai roman » ; il relève de l’alchimie. Vous pourrez vous esquinter le moral autant que vous le voudrez, raffiner un nano vous donnera… un nano raffiné, ni plus ni moins. Si c’est pour devoir vous retaper le récit dans son entièreté, pourquoi ne pas se contenter d’une trame ultra détaillée et bourrée de notes, ou, comme d’autres le font, d’un premier jet schématique et d’un brouillon assumé ?

Fatalement, vous risquez de tomber de haut si vous espérez pouvoir faire vite et bien ; mieux vaut peut-être prendre un peu de distance avec le premier jet dans cette optique, quitte à laisser certains pans à l’état d’idées jetées lorsqu’on sent qu’elles demandent maturation.

Ne confondez pas « expérimenter sur un premier jet », avec tout ce que cette approche de l’écriture implique de ratures, de suppressions, de symboles cabalistiques ou tout simplement de trous, et « cavaler derrière un objectif de mots journalier qui ne vous apportera rien de spécial si vous le remplissez ». Finir un roman pour finir un roman me paraît stérile.

Car le roman fini est un tout, et ce tout possède son propre équilibre, sa propre harmonie – quand bien même vous pouvez la trouver laide après coup. Ce surrégime créant de la sous-qualité qu’est l’écriture « publish or perish » va inéluctablement se heurter à votre niveau réel lorsque viendra l’heure de vous repencher dessus : vous verrez une phrase, un paragraphe améliorable, et puis après l’avoir réécrit dans sa quasi-totalité, il vous semblera que le reste est pauvre par rapport à ce que vous venez de rattraper, et ainsi de suite. C’est déjà suffisamment délicat de se replonger avec authenticité dans l’atmosphère du texte pour le travail de réécriture ; vous tenez à lutter contre votre « sous-écrivain » en plus de ça ? Au pire, il faudrait agir en cohérence avec ce que les illustrateurs ont pris coutume de faire et coller l’étiquette « speed writing » à ces récits. Enfin, de vous à moi, au prix où se vendent les ebooks, qui les achèterait ? Mais l’économie du livre et ses problèmes sont un autre débat…

Qu’on ne me prête pas des propos qui ne sont pas les miens toutefois : la révision est une étape primordiale dans le cycle de production romanesque en ceci qu’elle permet, par un lissage des imperfections, de sublimer le texte pour qu’il puisse pleinement s’exprimer. Ce que j’essaie d’avancer, c’est qu’il est nécessaire d’écrire, tâtonnements du brouillon mis à part, en se disant « mes phrases seront belles du premier coup », non pas parce qu’elles le seront – rien n’est jamais bon du premier coup –, mais parce que vous devez vous loger cette philosophie dans le crâne pour enchaîner ces prouesses dont je parlais plus tôt, parce qu’un livre magistral est davantage un assemblage de ces « moments de gloire », où vous étiez au summum de votre forme, qu’une course contre la montre durant laquelle vous crachez vos poumons ; le lecteur n’a pas besoin de savoir combien de mois ou d’années ce livre vous aura « coûté », alors pourquoi écrire vite ? Dans l’espoir de se créer deux « niveaux d’écriture », rapide et lent ?

Quel intérêt de savoir écrire vite un roman ?

3/ La fausse bonne idée du « je vais bien finir par produire un bon truc qui va se faire remarquer »

« Puisqu’il y a environ 50 000 œuvres introduites sur le marché chaque année, et que mon bouquin sera noyé dans cette foule, est-ce que ça ne serait pas plus malin d’augmenter mes chances en multipliant mes sorties ? » Tel est le raisonnement suivi par les adeptes de la méthode américaine, et il me semble intéressant de s’y attarder quelques instants, dans la mesure où les arguments s’avèrent irréfutables tant qu’on se borne à étudier ce qu’ils disent plutôt que ce qu’ils taisent.

Selon moi, ce postulat très typé « économie libérale » rencontre promptement des limites spécifiques aux biens culturels, encore très peu théorisés, et plus particulièrement aux formats pour lesquels l’innovation technologique n’a qu’un impact marginal, comme le livre. Le texte n’étant par définition pas sujet à l’obsolescence – il suffit de le réactualiser de temps à autres, quand la langue a trop évolué –, vous n’êtes pas en compétition avec les 50 000 sorties de l’année à strictement parler, ni même avec les 50 000 de l’année passée, ou avec les 50 000 de l’année d’avant : vous êtes en compétition avec Racine, avec Voltaire, avec Hugo, avec les traductions de Tolkien et Rowling. Vous vous retrouvez, sinon physiquement, numériquement rangé dans les mêmes rayonnages que le reste du patrimoine littéraire en langue française ; ces 50 000 œuvres nouvellement publiées ne sont pas le quart du début de la goutte d’eau. Miser sur la quantité, à ce stade de notre évolution civilisationnelle, s’apparente ainsi à un sabordage.

L’autre présupposé essentiel à la loi du marché, c’est le caractère « concurrentiel » des biens analysés – entendez par-là : l’acquisition d’un bien A se fait au détriment d’un bien B. Superficiellement, on pourrait formuler une première réponse validant cet axiome de concurrence : si on choisit un livre plutôt qu’un autre lorsqu’on flâne dans une librairie, c’est parce qu’ils se disputent notre porte-monnaie, et nombreux sont les mordus de littérature à ne s’allouer qu’un budget déterminé pour leurs dépenses lectures. À seconde vue cependant, on s’aperçoit que deux livres ne se battent pas aussi férocement que deux voitures, deux ordinateurs, ou bien encore deux trousses à stylos – la gradation est voulue, pour appuyer la notion que le prix de l’objet n’entre pas en ligne de compte. Quand vous avez acheté votre trousse ou votre voiture, a priori, vous n’en aurez pas besoin d’une nouvelle avant que l’ancienne soit démodée/hors d’usage/trop petite pour votre situation (rayez la mention inutile) ; ça signifie qu’une marque commercialisant ce type de produit hautement concurrentiels devra employer une stratégie hyper agressive pour être sûre de ne pas perdre une cliente sur plusieurs années d’utilisation dudit produit.

Le livre, en revanche, rentre dans une catégorie de consommables tout à fait insolite parce que sa marque, la maison d’édition qui le publie, n’inspire qu’une loyauté assez faible somme toute – combien d’entre vous achètent réellement leurs livres chez un éditeur unique ? Contre combien achetant toujours les mêmes bouteilles d’eau ? Malgré l’énergie déployée par les éditeurs pour se définir une ligne solide, la plupart des lecteurs se focalisera fort logiquement sur la personne ayant écrit le bouquin, la preuve la plus flagrante étant que toutes les maisons, de la plus immense à la plus humble, ont recours aux blogueuses pour bâtir la crédibilité de leurs auteurs. On n’achète pas le dernier Bragelonne comme un achète le dernier iPhone ; le consommateur a besoin d’être guidé par un avis « d’expert » avant de passer à la caisse. Pour résumer, et c’est d’autant plus pertinent à mon sens que des initiatives éclosent dans la sphère du blogging indé : allez au-devant de la critique avec quelque chose qui fera sensation. Peut-être que vous n’aurez pas les répercussions escomptées parce qu’il est onéreux d’envoyer des services presses papiers à toutes les blogueuses de France et de Navarre, mais se concentrer sur un seul livre à la fois me paraît plus à même de susciter l’engouement.

Parce qu’un bon roman se remarquera inexorablement si on insiste suffisamment et qu’on y croit. Nous avions en sus vu, juste au-dessus, que sa valeur ne s’amenuisait pas avec le temps ; le pire que vous puissiez faire, c’est donc de jeter l’éponge parce que le public n’achète pas en masse en dépit des critiques élogieuses. Il est possible que vous n’ayez pas le bon auditoire pour ce que vous racontez – si j’avais montré mes écrits autour de moi sans chercher de communautés adaptées, j’aurais sans doute pensé que jamais personne ne prendrait plaisir à les parcourir. Il est possible que, séduit/e par les sirènes des groupes de promotion Facebook, vous ayez essayé de vendre votre livre à d’autres auteurs trop désespérés d’écouler leurs propres bouquins pour vous lire – et je gage que vous non plus, vous ne les lisez pas. Dans tous les cas, si vous avez eu à cœur de produire une œuvre de qualité, vous avez toute votre vie pour rentabiliser le temps que vous avez passé dessus, alors, soufflez un coup et détendez-vous : elle n’a pas à connaître un succès foudroyant là maintenant tout de suite.

C’est un constat un peu cru et asséné sans délicatesse, j’en conviens, mais le fait est qu’un roman moyen générateur de ventes n’est pas tant « remarqué » que porté par un effet de mode ; ce n’est pas parce qu’il se vend qu’il vous vend, qu’il vous met en lumière. Les entrepôts sont remplis de ces livres ni exceptionnels ni atroces, et dont une main hasardeuse va parfois se saisir parce qu’elle désire « une histoire de vampires », « une histoire de dragons », ou tout autre thème en vogue. Ces achats ont pour but de prolonger le plaisir issu d’une autre œuvre ; ce sont des livres « de sillage » qui s’ouvrent quand le pionnier se referme. Que lire après Harry Potter ? Après Hunger Games ? Après Fifty Shades Of Grey ? Des bouquins qui souffriront immanquablement d’être ramenés à leur précurseur dans l’esprit des lecteurs : l’on dira d’eux qu’ils sont « un peu comme », « presque pareil que », « plus que », « moins que », et vous aurez à partager la place avec la référence pour moitié. Ces livres pullulent car ils s’écrivent facilement ; changer la menthe du mojito pour un zeste de citron ne fera jamais de vous un prodige du cocktail.

Lorsque la mode passe, le roman moyen remarqué devient un roman moyen oublié, difficile à vendre parce que la « hype » s’est dissipée et qu’il n’avait pas été mis en avant pour ses qualités intrinsèques. Vous me direz, et il y en a qui le font avec assez d’acharnement pour en vivre, qu’il n’y a qu’à changer de sujet pour suivre la tendance du moment une fois le filon épuisé – la tristesse de ne pas écrire sur un thème qui me plaît m’étoufferait, mais il s’agit là d’un débat plus idéologique que stratégique. On cite Stephen King, « l’usine à livres », pour justifier qu’un débit important est source de rentes ; on oublie néanmoins de préciser une propriété essentielle de Stephen King : « Stephen King, c’est Stephen King ». Voilà, j’ai mentionné quatre fois son nom sur trois lignes afin de replacer les choses dans leur contexte. J’espère que vous me pardonnerez la lourdeur du procédé.

Stephen King qui annonce une sortie, c’est pas la même que Franck Dupond ; un volume de ventes confortable va être réalisé pour la seule raison que « Stephen King » est inscrit sur la couverture – merde, je recommence. L’histoire peut être « à peine » bonne, voire moyenne, les fans du King se diront dans le pire des scénarios « peut-être que la prochaine cuvée sera plus mémorable », parce que King a déjà marqué la littérature avec des incontournables ; il n’a plus à faire ses preuves. Un roman à peine bon avec Franck Dupond en couverture n’aura pas droit à cette indulgence ; ce pauvre Franck risque fort d’être à tout jamais catalogué « écrivain agréable mais pas transcendant », catégorie dans laquelle les noms se bousculent plus silencieusement encore que celle étiquetée « auteurs pourris à éviter ». C’est le mécanisme malheureux mais vérifiable du « ventre mou » auquel on a tous été exposés dans notre parcours scolaire : on parle et se souvient volontiers des tronches comme des cancres, alors que les 80 % de la classe situés entre 9 et 13 ne suscitent qu’assez peu de commentaires.

Mon conseil sera donc celui-ci : vous devez frapper, creuser votre place par un coup d’éclat visant à vous attirer des fans – pas de « simples » lecteurs, des fans qui seront là par choix, pour vous et pas pour une mode. Cette première canonnade sera suivie d’une période durant laquelle vous construisez une relation de confiance avec le lectorat ainsi créé – je ne m’étendrai pas à ce sujet car il requerrait son article dédié –, puis viendra l’heure de la deuxième canonnade, cruciale en ceci qu’elle départage les feux de paille des auteurs à surveiller !

Pensez que votre bibliographie est à l’image d’une maison ; chaque publication en constitue une pièce plus ou moins spacieuse suivant sa taille. Que préférez-vous : une demeure gigantesque mais dont la moitié des ailes a été condamnée par des défauts de construction, ou bien une coquette bonbonnière où l’on se sent à son aise ? Ne publiez pas des livres qu’il vous faudra effacer par honte quand les années auront passé ; l’état ne subventionne pas encore l’écriture biodégradable.

4/ La réalité : vous ne profitez qu’à l’industrie

J’ai assassiné les auteurs « ultra-prolifiques » tout au long de cet article, mais le nœud du problème se situe moins là que dans les intermédiaires entre vous et le lecteur ; ce sont eux qui méritent le glaive proverbial. Quand on prend du recul par rapport à nos méthodes de production, on arrive à l’amère conclusion que leur bénéfice est inversement proportionnel à la valeur ajoutée par chacun des agents : ce sont les imprimeurs et les distributeurs, payés pour leur action – appellation militante, puisque je me refuse à leur accorder un « travail » équivalent au nôtre – sans avoir à rien faire d’autre que démarrer la presse ou placer des exemplaires en rayon, qui ont tout à gagner dans cette course aux quantités les plus absurdes. Les éditeurs, moins bien lotis, acceptent la donne et rognent sur la qualité du suivi pour gonfler leur calendrier ; et nous, tout en bas de la chaîne, nous devenons des statistiques analysables, des jetons de casino (Article à paraître sur la parabole du casino et la fin du droit d'auteur !). Il y aura, par le jeu des probabilités, un cheval chanceux qui rapportera gros sur un concours de circonstances favorables : la maison d’édition n’aura qu’à récupérer ses billes et vivotera une année de plus, mais les auteurs moins veinards, eux, n’auront plus que leurs yeux pour pleurer. Des ventes faibles sur un large panel d’écrivains moyens, ou de grosses ventes sur quelques poulains élevés au grain, le chiffres d’affaires annuel serait identique ; le quotidien vécu et la carrière desdits écrivains, a contrario

Soyez persuadés que la qualité intrinsèque du roman que vous soumettez est indifférente pour tous ceux qui se goinfrent dessus : on ne paye pas plus cher ou moins cher l’impression, l’approvisionnement, le retour et le pilon d’un Goncourt que du recueil des 5e de ton village. Et pour les distributeurs numériques type Amazon, c’est pas beaucoup mieux : vous ne coûtez rien à héberger sur les serveurs, alors la moindre vente que vous trimez à conclure représente un gain net pour ces structures. On vous répète que le prochain best-seller, « ça pourrait être vous » ; les seuls à utiliser ce genre d’argumentaire pour faire tourner leur business, à ma connaissance, ce sont les publicitaires de la Française des Jeux. Ne cédez pas à l’appel de la chance ! C’est votre savoir-faire qui doit vous ouvrir les portes.

Nous avons tous nos habitudes, nos petits trucs, notre façon de faire ; je n’entends pas vous évangéliser en vous prêchant une méthode plutôt qu’une autre pour que vous vous mettiez subitement à soupeser chaque mot pendant des heures. J’ai ce souhait un soupçon naïf d’avoir présenté un réquisitoire suffisamment étayé pour dissuader quiconque d’emboîter le pas des auteurs qui, consciemment ou non, renvoient l’impression qu’écrire revient à pisser du texte non-stop pour la gloire de dire qu’on écrit. On peut arriver à quelque chose de bien ficelé, de pertinent, de percutant. Je crois qu’on peut se réfréner et se discipliner avec une poignée de clefs qui se résument à peu de mots :

a/ Écrire tant que dure la fulgurance. Si vous arrivez en panne d’inspiration, laissez tomber jusqu’à ce que ça revienne ; ne forcez pas « à sec ».

b/ Se mettre en danger. Vous devez ressentir, à un moment ou à un autre du processus, que ça « bloque », que le texte pourrait être meilleur si vous trouviez le mot ou la tournure idoine. Testez de nouvelles choses ; réinventez-vous en permanence.

c/ Ne pas accepter le « ni fait ni à faire ». Quand un passage ne vous plaît pas, insistez. Ne publiez pas quelque chose dont vous n’êtes pas fier/fière. S’il subsiste une ombre de remords, c’est que vous ne vous êtes pas donné/e à fond dans le texte.

d/ Se détacher des chiffres. Peu importe combien vous pondez de mots, de pages, de livres, à la minute, à l’heure, à l’année… Chacun son rythme ; trouvez le vôtre un point c’est tout. Les objectifs journaliers ne doivent pas vous entraîner dans le brassage de vent ou la surchauffe.

e/ Croire dans ses textes. Si vous avez suivi les préconisations ci-dessus, bon sang, croyez dans votre texte et ne le lâchez pas ; cherchez à trouver les lecteurs qui pourraient l’adopter au lieu de passer à autre chose. Vous avez les moyens de vous constituer un lectorat pour peu que vous vous accrochiez suffisamment ; ne succombez pas à l’attrait d’une copie pour siphonner la popularité du dernier bouquin en vogue.

On ne va pas se mentir : c’est dur, très dur d’avoir une écriture qualitative sur tout un roman ; c’est un exercice épuisant pouvant s’étaler sur des années. Tous les aspirants auteurs le voient comme un Saint Graal posé sur un piédestal, mais il n’y a rien d’infamant à débuter avec des morceaux moins colossaux. Pour être repéré, un poème, une nouvelle peuvent suffire, et entre nous soit dit : il est beaucoup plus aisé d’attraper un parfait inconnu sur Internet avec un texte court et léché qu’avec un pavé écrit par-dessus la jambe.
Cherunash
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Je suis d'accord avec ce message0 Je ne suis pas d'accord avec ce message0 | Le 19/02/2017 à 13:36:12
Encore un article qui fait réfléchir. Je n'ai pas grand chose de constructif à dire en retour, si ce n'est merci de partager tes réflexions avec nous.



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